Allô ? Voix chaleureuse. Mais non, vous ne me dérangez pas du tout... Oui, je comprends très bien... C'est normal au début... C'est une très bonne chose que vous m'en parliez... Vous avez beaucoup de courage... On se voit mercredi... N'hésitez pas à m'appeler pour me tenir au courant d'ici là... Raccroche. Voix normale. Oh putain*.
Ah, le fieffé hypocrite ! serait-on tenté de penser. Hypocrite peut-être, mais au sens étymologique, celui d'acteur. Or le seul acteur qui vaille, si l'on en croit Diderot et son Paradoxe sur le comédien, n'est-ce pas l'acteur de tête, par opposition à l'acteur de sensibilité ? Le premier sait jouer tous les caractères, imiter toutes les émotions, avec constance et régularité. Le second, s'il est en phase avec son rôle, s'il ressent intensément les sentiments qu'il doit représenter sur scène, pourra peut-être être sublime. Mais il le sera bien involontairement, et par l'effet d'un heureux hasard.
Le médecin, tout comme l'acteur, n'est pas censé vivre son rôle, mais le jouer. Imagine un médecin qui ait besoin de ressentir de la compassion pour en faire preuve : non seulement il serait lessivé bien avant la fin de la matinée, mais il y a fort à parier qu'il traiterait différemment ses patients. Entre une charmante jeune femme éduquée, manifestement élevée dans le même milieu que toi, et une vieille clocharde qui pue et qui t'insulte, pour qui est-il plus facile de ressentir de la compassion, à ton avis ? Si tu n'éprouves rien pour personne mais que tu t'intéresses à chacun et fais systématiquement montre de sentiments compassionnels, là tu as une chance de garantir l'égalité des soins.
Voilà pourquoi il faudrait s'appliquer à regarder, à reconnaître et à imiter, comme dit Diderot, mais non pas à sentir. Ce qui est plus facile à dire qu'à faire.
*Authentique conversation entendue à l'AP-HP, aimablement rapportée par l'unique lectrice de ces pages -- unique lectrice à ne pas être rémunérée par les services spéciaux moldaves, s'entend.
samedi 28 juin 2014
mercredi 11 juin 2014
La réponse qui sauve à la question qui tue
Pourquoi as-tu décidé de commencer des études de médecine ? demande-t-on régulièrement au Dr Béru (le "à ton âge avancé" est obligeamment sous-entendu). Peut-être bien que Dr Béru n'en a foutrement aucune idée. Mais ce n'est pas là la réponse souhaitée par les internes / CCA / PH qui posent la question qui tue. Ce qu'ils veulent entendre, tous autant qu'ils sont, c'est qu'ils exercent le plus beau métier du monde, qu'ils sont du bon côté, qu'ils ont fait le bon choix ; ce qu'ils attendent, c'est la validation de leur existence par un regard extérieur.
Alors Dr Béru s'exécute. Il sort le grand jeu, c'est-à-dire L'Hôpital, à la vie à la mort, un livre d'aquarelles et de témoignages de Noëlle Herrenschmidt publié chez Gallimard en 2003.
Noëlle Herrenschmidt, tu la connais : c'est elle qui illustrait les "David et Marion" des Belles histoires de ta prime jeunesse. Elle qui couvrait les grands procès pour Le Monde, elle encore qui a publié des carnets de prison. Au début des années 2000, la reporter-illustratrice a passé du temps dans les hôpitaux de l'AP-HP, à la rencontre des patients et des travailleurs, soignants ou non. Elle a donné la parole à chacun, et un visage aussi : chaque témoignage, livré brut, est accompagné d'un portait à l'aquarelle, le plus souvent en action. Les chirurgiens bricolent, les IBODE fourbissent leurs armes, les cadres infirmiers font la loi, les aides-soignants poussent interminablement des chariots surchargés. Les patients patientent.
Ce qui frappe dans cet ouvrage, c'est le passage du temps, inscrit dans les décors (certains sites sont ultra vétustes, d'autres ultra modernes ; on visite Laënnec, fermé depuis), dans les changements de la pratique quotidienne (de nombreux salariés se plaignent d'une dégradation des conditions de travail par rapport à leurs débuts dans la profession), dans la répétition des journées pour les patients hospitalisés. Parties de cartes chez les adolescents, mots fléchés et télé pour les vieux. Le temps, surtout, se lit dans la structure de l'ouvrage, organisé selon les âges de la vie. On progresse ainsi de la réa néonatale jusqu'à la toilette des morts, en passant par la chir cardiaque pédiatrique, la nutrition pour adolescents, les soins de suite, la gériatrie : voyage dans l'AP-HP, voyage dans une existence.
De là à confondre l'hôpital et la vie, il n'y avait qu'un pas que Dr Béru a étourdiment franchi. Le voilà bloqué de l'autre côté du miroir. L'hôpital, à la vie à la mort : la réponse qui sauve à la question qui tue, peut-être.
Alors Dr Béru s'exécute. Il sort le grand jeu, c'est-à-dire L'Hôpital, à la vie à la mort, un livre d'aquarelles et de témoignages de Noëlle Herrenschmidt publié chez Gallimard en 2003.
Noëlle Herrenschmidt, tu la connais : c'est elle qui illustrait les "David et Marion" des Belles histoires de ta prime jeunesse. Elle qui couvrait les grands procès pour Le Monde, elle encore qui a publié des carnets de prison. Au début des années 2000, la reporter-illustratrice a passé du temps dans les hôpitaux de l'AP-HP, à la rencontre des patients et des travailleurs, soignants ou non. Elle a donné la parole à chacun, et un visage aussi : chaque témoignage, livré brut, est accompagné d'un portait à l'aquarelle, le plus souvent en action. Les chirurgiens bricolent, les IBODE fourbissent leurs armes, les cadres infirmiers font la loi, les aides-soignants poussent interminablement des chariots surchargés. Les patients patientent.
Ce qui frappe dans cet ouvrage, c'est le passage du temps, inscrit dans les décors (certains sites sont ultra vétustes, d'autres ultra modernes ; on visite Laënnec, fermé depuis), dans les changements de la pratique quotidienne (de nombreux salariés se plaignent d'une dégradation des conditions de travail par rapport à leurs débuts dans la profession), dans la répétition des journées pour les patients hospitalisés. Parties de cartes chez les adolescents, mots fléchés et télé pour les vieux. Le temps, surtout, se lit dans la structure de l'ouvrage, organisé selon les âges de la vie. On progresse ainsi de la réa néonatale jusqu'à la toilette des morts, en passant par la chir cardiaque pédiatrique, la nutrition pour adolescents, les soins de suite, la gériatrie : voyage dans l'AP-HP, voyage dans une existence.
De là à confondre l'hôpital et la vie, il n'y avait qu'un pas que Dr Béru a étourdiment franchi. Le voilà bloqué de l'autre côté du miroir. L'hôpital, à la vie à la mort : la réponse qui sauve à la question qui tue, peut-être.
lundi 2 juin 2014
Finie la polémique sur le genre !
Aujourd'hui, Dr Béru décide de rétablir l'ordre naturel en mettant un terme définitif à la confusion des genres ; halte à la permissivité, au laisser-aller, à la chienlit linguistique !
S'il est bien une question sur laquelle Dr Béru ne transige pas, c'est celle du genre des noms. Les noms en -icule, en particulier.
Pannicule, vésicule*, fébricule, pellicule, pédicule... Tous ont en commun d'être... Masculins ? Féminins ? Non. C'est un poil plus compliqué, mais pas beaucoup. Le suffixe diminutif -icule était déjà utilisé en latin : -icula pour les noms féminins, -iculus pour les masculins, -iculum au neutre. Facile de repérer le genre. Mais en français, avec l'accent tonique placé sur l'avant-dernière syllabe (sur le cul, donc), la dernière syllabe a été avalée, devenant indifférenciée. Pour retrouver le genre du nom en -icule qui te tracasse, Dr Béru te donne un truc : passe par le genre du mot d'origine. Vessie est féminin, vésicule est féminin aussi. Pied est masculin, pédicule aussi. Peau est féminin, pellicule aussi. Pan est masculin, pannicule aussi. Fièvre, féminin...
Bref, c'est aujourd'hui que tu cesses définitivement de dire "un fébricule".
* En ces temps de fête des paires, faites plaisir avec un bouquet de vésicules !
S'il est bien une question sur laquelle Dr Béru ne transige pas, c'est celle du genre des noms. Les noms en -icule, en particulier.
Pannicule, vésicule*, fébricule, pellicule, pédicule... Tous ont en commun d'être... Masculins ? Féminins ? Non. C'est un poil plus compliqué, mais pas beaucoup. Le suffixe diminutif -icule était déjà utilisé en latin : -icula pour les noms féminins, -iculus pour les masculins, -iculum au neutre. Facile de repérer le genre. Mais en français, avec l'accent tonique placé sur l'avant-dernière syllabe (sur le cul, donc), la dernière syllabe a été avalée, devenant indifférenciée. Pour retrouver le genre du nom en -icule qui te tracasse, Dr Béru te donne un truc : passe par le genre du mot d'origine. Vessie est féminin, vésicule est féminin aussi. Pied est masculin, pédicule aussi. Peau est féminin, pellicule aussi. Pan est masculin, pannicule aussi. Fièvre, féminin...
Bref, c'est aujourd'hui que tu cesses définitivement de dire "un fébricule".
* En ces temps de fête des paires, faites plaisir avec un bouquet de vésicules !
jeudi 29 mai 2014
De la mort sans exagérer, ou la poésie réanimatoire
Dans un service de réanimation, on ressuscite les corps, on réinsuffle la vie, on réveille les morts, pas vrai ?
Ou on regarde les hommes tomber.
Soit une hypertension intracrânienne maligne ne répondant plus aux traitements, un cerveau flingué, des réflexes qui s'éteignent petit à petit, la tension qui s'effondre d'un coup, la fixité de la mydriase bilatérale, la diurèse massive, les organes qu'il faut s'efforcer de préserver (regarde dans son portefeuille si tu trouves une carte de donneur), la poitrine qui se soulève toujours, le bruit du respirateur dans la chambre, les mains à plat sur le drap bleu, les ongles faits, prévenir la famille, regardez ses pupilles, les jeunes, mais n'abîmez pas les cornées.
La mort qui gagne un corps, lentement, sûrement.
Dans ces cas-là, Dr Béru emmerde la philosophie, la religion et les cours d'éthique gracieusement dispensés par la Faculté. Dr Béru laisse à la poésie le soin de tout réparer, tout ressusciter.
De la mort sans exagérer : c'est le titre d'un poème de Wislawa Szymborska, la vénérable Polonaise nobélisée. Ça dit, à la fin, qu'
Il n'est point de vie qui,
même un court instant,
ne soit immortelle.
La mort
est toujours en retard de cet instant précis.
En vain agite-t-elle la poignée
de la porte invisible.
Le peu que nous ayons pu
demeure irréversible.
Irréversible, t'entends ?
dimanche 25 mai 2014
Anatomie potagère à l'usage des P1
Quand il s'est agi de nommer les parties du corps humain, les anatomistes se sont souvent fondés sur l'analogie de forme avec des objets du quotidien. En particulier, ils ont pas mal tapé dans le lexique agricole.
Quelques exemples :
- l'os du carpe semblable à un petit pois se nomme pisiforme (du latin pisum, le pois) ;
- le muscle pelvi-trochanterien dont le corps est renflé comme une poire se nomme piriforme (du latin pirum, la poire) ;
- l'os sésamoïde ("en forme de grain de sésame") inconstamment situé en arrière des condyles fémoraux se nomme fabella, c'est-à-dire la petite fève, en latin ;
- l'os du crâne constituant la partie postérieure de la cloison nasale se nomme vomer pour sa forme de soc de charrue (soc se disant vomer en latin, tu l'auras deviné) ;
- le raisin (uva, en latin) a donné son nom à l'uvée, la tunique intermédiaire de l'œil (pèle un gros grain de raisin, pour te donner une idée), mais aussi à l'uvule, l'autre nom de la luette, qui ressemble plutôt à un raisin sec ;
- on passe au grec, maintenant : amygdale signifie amande, donc qu'on soit dans la gorge ou dans le cerveau, cherche une formation plus ou moins ovale ;
- attention, un piège ! carotide n'a aucun rapport avec la carotte (interdit de mettre deux t à carotide, soit dit en passant), mais vient du grec karos, le sommeil profond. Appuie-toi un peu sur les sinus carotides, pour voir...
La prochaine fois qu'un orthopédiste tente de te prendre en défaut sur piriforme/pisiforme, tu lui ris au nez et tu écrases une larme de reconnaissance pour le bon Dr Béru, d'accord ?
Quelques exemples :
- l'os du carpe semblable à un petit pois se nomme pisiforme (du latin pisum, le pois) ;
- le muscle pelvi-trochanterien dont le corps est renflé comme une poire se nomme piriforme (du latin pirum, la poire) ;
- l'os sésamoïde ("en forme de grain de sésame") inconstamment situé en arrière des condyles fémoraux se nomme fabella, c'est-à-dire la petite fève, en latin ;
- l'os du crâne constituant la partie postérieure de la cloison nasale se nomme vomer pour sa forme de soc de charrue (soc se disant vomer en latin, tu l'auras deviné) ;
- le raisin (uva, en latin) a donné son nom à l'uvée, la tunique intermédiaire de l'œil (pèle un gros grain de raisin, pour te donner une idée), mais aussi à l'uvule, l'autre nom de la luette, qui ressemble plutôt à un raisin sec ;
- on passe au grec, maintenant : amygdale signifie amande, donc qu'on soit dans la gorge ou dans le cerveau, cherche une formation plus ou moins ovale ;
- attention, un piège ! carotide n'a aucun rapport avec la carotte (interdit de mettre deux t à carotide, soit dit en passant), mais vient du grec karos, le sommeil profond. Appuie-toi un peu sur les sinus carotides, pour voir...
La prochaine fois qu'un orthopédiste tente de te prendre en défaut sur piriforme/pisiforme, tu lui ris au nez et tu écrases une larme de reconnaissance pour le bon Dr Béru, d'accord ?
jeudi 8 mai 2014
Les carnets d'un jeune médecin : roman d'apprentissage, autobiographie et "case report"
Les déserts médicaux, Boulgakov connaît. Lorsqu'il termine ses études de médecine à la faculté de Kiev, en 1916 (il a alors 25 ans), il est affecté à l'hôpital rural de Nikolskoïé, seul médecin pour prendre en charge les accidents de travail, les accouchements, les maladies vénériennes et autres diphtéries infantiles de cette région agricole. De cette année à Nikolskoïé, Boulgakov tire une série de brefs récits publiés en 1925-1926 dans l'organe du Syndicat de la santé publique, noblement baptisé Meditsinski rabotnik, ou "Le travailleur médical"*. Réunis sous le titre de Carnets d'un jeune médecin, ils forment un ensemble curieux tenant du recueil de cas cliniques, du roman d'apprentissage et de l'autobiographie sublimée.
Ces trois aspects illustrent la richesse du matériau médical en littérature : le cas clinique fournit à lui seul le point de départ du récit, en se posant comme un problème technique à résoudre (arrive une enfant diphtérique ; il s'agit de la trachéotomiser ; le jeune médecin parviendra-t-il à réaliser ce geste qu'il s'est contenté de voir dans un amphi ?) ou une énigme diagnostique à percer (quelle est donc la boule jaunâtre qui a pris la place de l'œil de ce bébé ?).
Mais très vite, c'est moins l'anecdote médicale que l'évolution du jeune médecin qui occupe le cœur du récit. Loin de la faculté, loin du chemin de fer, le jeune homme ne peut compter que sur lui-même pour faire face à la peur, à l'erreur, à la maladie (et aux patients aussi). C'est dans ce face-à-face que se construit peu à peu son personnage de médecin compétent (la trachéotomie réussie), mais aussi démuni (son combat perdu contre la syphilis, cette éruption étoilée qui laisse de marbre les paysans qui en sont atteints) voire désemparé (l'œil volatilisé). Ici, l'apprentissage est loin d'être linéaire : c'est dans le dernier récit, après "deux cents hospitalisations, dont seulement six décès", avec "l'expérience énorme désormais acquise" que le médecin avoue son impuissance et son incompréhension face au bébé privé d'œil gauche. "Autrement dit, il faut humblement apprendre", conclut Boulgakov. L'exercice de la médecine est, constitutivement, un long roman d'apprentissage.
Un troisième aspect fait de ce recueil une véritable œuvre littéraire : la reconstruction a posteriori de la légende du jeune médecin-pionnier. Car si le matériau de départ est clairement autobiographique (Boulgakov fraîchement diplômé a effectivement été nommé dans un hôpital de campagne), le jeune médecin est un personnage recréé pour incarner une figure solitaire, dévouée, exilée dans une campagne bien plus isolée que celle de Nikolskoïé. Le médecin se mue en aventurier solitaire, en Robinson, voire en héros de Fenimore Cooper (cité dans "L'œil volatilisé") pour prendre les dimensions d'un missionnaire portant dans les campagnes la lumière de la science médicale. Bref, Boulgakov écrit ici la légende de saint Mikhaïl l'hospitalier.
Dr Béru, qui aspire lui aussi à la sainteté, est à deux doigts de souhaiter que les jeunes médecins soient dorénavant tous envoyés à trente verstes des voies ferrées.
* Dr Béru tire ces informations de la notice de l'édition de la "Bibliothèque de la Pléiade", rédigée par Jean-Louis Chavarot.
Ces trois aspects illustrent la richesse du matériau médical en littérature : le cas clinique fournit à lui seul le point de départ du récit, en se posant comme un problème technique à résoudre (arrive une enfant diphtérique ; il s'agit de la trachéotomiser ; le jeune médecin parviendra-t-il à réaliser ce geste qu'il s'est contenté de voir dans un amphi ?) ou une énigme diagnostique à percer (quelle est donc la boule jaunâtre qui a pris la place de l'œil de ce bébé ?).
Mais très vite, c'est moins l'anecdote médicale que l'évolution du jeune médecin qui occupe le cœur du récit. Loin de la faculté, loin du chemin de fer, le jeune homme ne peut compter que sur lui-même pour faire face à la peur, à l'erreur, à la maladie (et aux patients aussi). C'est dans ce face-à-face que se construit peu à peu son personnage de médecin compétent (la trachéotomie réussie), mais aussi démuni (son combat perdu contre la syphilis, cette éruption étoilée qui laisse de marbre les paysans qui en sont atteints) voire désemparé (l'œil volatilisé). Ici, l'apprentissage est loin d'être linéaire : c'est dans le dernier récit, après "deux cents hospitalisations, dont seulement six décès", avec "l'expérience énorme désormais acquise" que le médecin avoue son impuissance et son incompréhension face au bébé privé d'œil gauche. "Autrement dit, il faut humblement apprendre", conclut Boulgakov. L'exercice de la médecine est, constitutivement, un long roman d'apprentissage.
Un troisième aspect fait de ce recueil une véritable œuvre littéraire : la reconstruction a posteriori de la légende du jeune médecin-pionnier. Car si le matériau de départ est clairement autobiographique (Boulgakov fraîchement diplômé a effectivement été nommé dans un hôpital de campagne), le jeune médecin est un personnage recréé pour incarner une figure solitaire, dévouée, exilée dans une campagne bien plus isolée que celle de Nikolskoïé. Le médecin se mue en aventurier solitaire, en Robinson, voire en héros de Fenimore Cooper (cité dans "L'œil volatilisé") pour prendre les dimensions d'un missionnaire portant dans les campagnes la lumière de la science médicale. Bref, Boulgakov écrit ici la légende de saint Mikhaïl l'hospitalier.
Dr Béru, qui aspire lui aussi à la sainteté, est à deux doigts de souhaiter que les jeunes médecins soient dorénavant tous envoyés à trente verstes des voies ferrées.
* Dr Béru tire ces informations de la notice de l'édition de la "Bibliothèque de la Pléiade", rédigée par Jean-Louis Chavarot.
vendredi 25 avril 2014
Enterrer les morts, réparer les vivants, écrire une histoire
Maylis de Kerangal est vraiment un écrivain. Elle sait voir, elle sait sentir, elle sait restituer, et même si son style est parfois travaillé en pleine pâte, il fait tinter chez Dr Béru la cloche du réel.
Quant à savoir si elle est une vraie raconteuse d'histoires, c'est une autre paire de manches.
Dans Corniche Kennedy, Marseille et l'adolescence sonnaient vrai. Mais le réseau de prostitution de l'Est sentait à 20 km l'histoire fabriquée de toutes pièces, ajoutée pour étoffer le récit et lui donner, bien artificiellement, la consistance d'un roman.
Dr Béru croit pour sa part que Maylis de Kerangal est bien consciente du problème, et qu'elle a décidé d'y remédier en s'attaquant à des sujets porteurs en eux-mêmes d'une histoire. La construction d'un pont, d'abord, avec son début, son milieu, sa fin. Pas mal, déjà, pour structurer un récit.
Mais c'est avec Réparer les vivants qu'elle a trouvé le sujet de récit par excellence. La greffe contient en effet la mort, le deuil, la maladie, le corps, la technique, la renaissance, le don -- le tout ramassé dans un temps bref, selon un ordre défini par un protocole médical préétabli. Bref, une trame déjà donnée sur laquelle elle n'a plus eu qu'à tisser, en s'appuyant sur un travail d'enquête et d'observation méticuleux. Et Réparer les vivants est une réussite totale*.
L'hôpital comme réservoir d'histoires vraies, de vraies histoires : c'est dans ce trou noir ou lumineux que vit la vie, rêve la vie, souffre la vie, comme dirait l'autre.
Dr Béru, qui a bon fond, t'engage à te prononcer clairement en faveur du don d'organes. Parce que bien lavé, ça peut resservir !
*Dr Béru est tout de même un peu chiffonné par Cordelia, l'infirmière de réa (qui se transforme d'ailleurs subitement en IBODE au cours du récit). Le personnage semble fabriqué pour représenter une idée, incarner un thème (en l'occurrence, le corps sexualisé, le corps présent ici et maintenant), et sonne moins vrai. Une dissonance minime dans ce chœur qui, encore une fois, a les accents du réel.
Quant à savoir si elle est une vraie raconteuse d'histoires, c'est une autre paire de manches.
Dans Corniche Kennedy, Marseille et l'adolescence sonnaient vrai. Mais le réseau de prostitution de l'Est sentait à 20 km l'histoire fabriquée de toutes pièces, ajoutée pour étoffer le récit et lui donner, bien artificiellement, la consistance d'un roman.
Dr Béru croit pour sa part que Maylis de Kerangal est bien consciente du problème, et qu'elle a décidé d'y remédier en s'attaquant à des sujets porteurs en eux-mêmes d'une histoire. La construction d'un pont, d'abord, avec son début, son milieu, sa fin. Pas mal, déjà, pour structurer un récit.
Mais c'est avec Réparer les vivants qu'elle a trouvé le sujet de récit par excellence. La greffe contient en effet la mort, le deuil, la maladie, le corps, la technique, la renaissance, le don -- le tout ramassé dans un temps bref, selon un ordre défini par un protocole médical préétabli. Bref, une trame déjà donnée sur laquelle elle n'a plus eu qu'à tisser, en s'appuyant sur un travail d'enquête et d'observation méticuleux. Et Réparer les vivants est une réussite totale*.
L'hôpital comme réservoir d'histoires vraies, de vraies histoires : c'est dans ce trou noir ou lumineux que vit la vie, rêve la vie, souffre la vie, comme dirait l'autre.
Dr Béru, qui a bon fond, t'engage à te prononcer clairement en faveur du don d'organes. Parce que bien lavé, ça peut resservir !
*Dr Béru est tout de même un peu chiffonné par Cordelia, l'infirmière de réa (qui se transforme d'ailleurs subitement en IBODE au cours du récit). Le personnage semble fabriqué pour représenter une idée, incarner un thème (en l'occurrence, le corps sexualisé, le corps présent ici et maintenant), et sonne moins vrai. Une dissonance minime dans ce chœur qui, encore une fois, a les accents du réel.
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