jeudi 12 février 2015

Faillir être médecin


Tant qu'il s'est agi d'être étudiant (poil aux dents*), Béru ne s'est pas privé de faire le malin. Mais la fin de l'externat commence à se profiler, et avec elle le spectre de l'exercice réel de la médecine : de quoi prendre la fuite. Vers l'ouest lointain. Suivre, à distance, les traces d'une indienne guérisseuse. Observer les oiseaux. Les peindre peut-être, sur de grandes feuilles de papier roulées, blanches et douces comme la neige sur la plaine. Ou comme une couverture de laine fine, tissée par une blonde jeune fille incendiaire.

Non, Dr Béru n'est pas en pleine bouffée délirante aiguë : il vient simplement de lire Faillir être flingué, le roman de Céline Minard qui lui a valu la reconnaissance du grand public. Et il en ressort plus léger, porté par un souffle romanesque joyeux. Et plus lourd, plombé par un petit bruit, répété quarante-huit fois : celui des quarante-huit ampoules de verre contenant le vaccin réactivé qui inocule quarante-huit fois la variole aux quarante-huit rescapés d'une tribu indienne.

Fuir, là-bas, fuir !



* Pour rappel : Étudiant en médecine/ Tu vas marner pendant sept ans/ Pour être marchand d'pénicilline/ Et d'saloperies d'médicaments.

mardi 3 février 2015

Salut les frustrés !

En médecine aussi, l'œil écoute : parfois c'est le grand charivari, avec signes cliniques à gogo, marqueurs biologiques au plafond, grosse patate à l'imagerie -- bref, ce qu'on appelle un tableau bruyant.

Parfois, au contraire, l'appendicite aiguë se cache derrière une vague fébricule. Le ventre est souple. Le transit régulier. Pas de douleur exquise au MacBurney. En d'autres termes, un tableau fruste.

FRUSTE, bordel !

Il y a des barbarismes qui en disent long sur leur auteur.


samedi 17 janvier 2015

Ma surrénale s'appelle René


Méfiez-vous des surrénales. Au premier abord, elles ne paient pas de mine. Petites, jaunâtres, pour ne pas dire chamoisées, confortablement dissimulées dans leur graisse au pôle supérieur des reins, elles imitent benoîtement d'aimables symboles de la France éternelle : le chapeau de gendarme, la silhouette de la tour Eiffel...

Mais soudain, en voici une qui s'exalte et se prend pour Chateaubriand : "levez-vous vite, orages désirés", qu'elle s'enthousiasme.

Arrive alors l'orage adrénergique, et le cataclysme s'ensuit. Céphalées, sueurs, palpitations, le compte est bon : c'est le phéochromocytome. Il faut alors passer au bloc -- et ménager l'anesthésiste, dont les catécholamines, dit-on, seront elles aussi au plafond.

samedi 22 novembre 2014

Un peu de pub

... pour une table ronde qui se tiendra la semaine prochaine à l'ENS autour de la question de la relation soignant-soigné, mais aussi de l'annonce diagnostique, de la greffe, du refus de traitement, etc., si l'on en croit l'annonce diffusée sur le site de l'école.


dimanche 19 octobre 2014

Aux sources du Kalevala


Elias Lönnrot, tu connais ? C'est le médecin de campagne qui, au XIXe, a recueilli les chants et poèmes populaires réunis ensuite dans le Kalevala, l'épopée nationale finlandaise -- dont Dr Béru n'a jamais lu la première ligne, hein.

La vie d'Elias Lönnrot, ou du moins une vision fantasmée de sa vie, tu la trouveras dans une bande dessinée étonnante du Finlandais Ville Ranta. On y découvre un jeune homme perdu dans les contrées de l'Est, responsable de la santé d'un vaste territoire, responsable de ses vieux parents installés dans une ferme reculée, responsable de son frère ivrogne, responsable d'avoir engrossé la femme du procureur, et bien tenté de tout laisser tomber. Il finit par partir sur les routes, sillonne le Savo et la Carélie, collecte les poèmes qui constitueront le Kalevala, avant de revenir à Helsinki.

Ville Ranta choisit un dessin hyper libre au trait, pas de cases, une narration elliptique (on ne verra rien du recueil proprement dit des poèmes, pas une scène de consultation médicale non plus), donnant ainsi un accès direct au flux de pensées de Lönnrot. Les paysages de neige comme les scènes d'été au bord de la rivière servent de contrepoint apaisant au monologue tourmenté, les scènes burlesques (de beuveries, de sauna et de sexe) allègent un récit fortement marqué par la mort. Doutes, dettes, deuils poussent Lönnrot sur les routes, et constituent les véritables sources du Kalevala.


L'Exilé du Kalevala, p. 186, éditions Çà et Là, 2010. 

samedi 20 septembre 2014

Boris Razon, nu dans la crevasse

Boris Razon n'est peut-être pas un écrivain -- mais il a une histoire ahurissante à raconter.

En juin 2005, le jeune homme (29 ans à l'époque) entame une terrifiante descente vers les profondeurs du corps : en quelques jours, une polyradiculonévrite foudroyante le laisse entièrement paralysé. Hospitalisé en réanimation neurologique, intubé, sondé, monitoré, il n'est plus rattaché à l'existence que par le tuyau du respirateur. Totalement exposé, vulnérable. Nu dans la crevasse.

Entre les bruits d'alarmes suraigus, les lampes braquées dans les yeux, les MONTREZ-MOI QUE VOUS M'ENTENDEZ MONSIEUR à réveiller un mort, il a tôt fait de perdre le nord. La longue théorie des soignants, tous vêtus du même pyjama bleu, l'entraîne dans une ronde cauchemardesque où le jour et la nuit se dissolvent. Razon bascule dans un monde de légende, un monde de voyages, de batailles épiques et de combats singuliers.

L'état hallucinatoire dont Razon est victime a un nom : le délirium (anciennement "psychose de réanimation"). Il toucherait plus de 80 % des patients de réa. Et d'après ce que Razon en dit, ce n'est pas une partie de plaisir. La douleur, le manque de sommeil, l'angoisse extrêmes précipitent en une agitation hallucinée, où le délire se teinte de persécution. Pour décrire un tel état, il faudrait un styliste d'une autre trempe que Razon : faute de réussir à rendre littérairement cette expérience, Palladium devient parfois aussi ennuyeux qu'un récit de rêve ou qu'une séance de photos de vacances. On écoute poliment, mais on reste étranger. Hors délire, certaines scènes frappent tout de même par l'intensité de leur sujet : le moment où Razon croise son image dans l'ascenseur lors de sa première sortie sans d'abord se reconnaître, par exemple.

Cette expérience d'enfermement halluciné dans un corps inerte méritait d'être racontée, même imparfaitement. Surtout, pour les soignants, Palladium rappelle à propos la torture de l'angoisse absolue, indicible, qui tord les patients de réa. À ce titre, sa lecture n'est pas inutile.


Dr Béru, toujours de bon conseil, te recommande d'écouter avant tout le chef-d'œuvre halluciné de Jean-Louis Murat qui donne son titre à ce billet.


Ajout du 21 mai 2017 : il semblerait que le Guillain Barré soit particulièrement pourvoyeur de ces étranges rêves et déformations du réel (via la dysautonomie et la désorganisation de l'architecture du sommeil dont ce syndrome peut s'accompagner). Une étude de la Pitié-Salpêtrière (où Razon fut pris en charge) va en tout cas dans ce sens.

lundi 28 juillet 2014

Du bois dont on fait ce que tu sais

Dans le billet précédent, dr Béru évoquait l'artère sylvienne, l'autre nom de l'artère cérébrale moyenne. Cette curieuse dénomination forestière vient de Jacques Dubois ("Sylvius", en latin), grammairien et médecin du XVIe siècle.

Quelques mots sur ce personnage, qui illustre bien les déchirements de la Renaissance, entre héritage de l'Antiquité et découvertes des nouveaux anatomistes.

Sa double formation de linguiste et de médecin conduit Sylvius à développer considérablement le vocabulaire de la médecine : on lui doit tout un tas de néologismes forgés sur des racines grecques et latines, notamment les termes de mésentère et de poplité. Mais son goût pour les belles lettres l'amène surtout à vouer un culte aux écrits d'Hippocrate et de Galien. Dès lors, Sylvius ne peut approuver les travaux d'anatomie de son élève Vésale, qui remettent en cause les grands anciens. Sylvius se range donc du côté des traditionalistes dans cette querelle des Anciens et des Modernes. C'est à Padoue, et non à Paris, qu'ont alors lieu les grandes explorations anatomiques qui serviront de base aux découvertes physiologiques qui fondent la médecine moderne.

Le nom même de Sylvius l'ancre du côté de la médecine en latin, respectueuse des enseignements de Galien et opposée à toute expérimentation : à l'avenir dr Béru aimerait être moins Sylvius et plus Dubois -- dont on fait tu sais quoi.